Paroles et prisons

Publié le par CCIT

A Paris, un cycle théâtral ainsi qu’une exposition de photos offrent plusieurs regards sur le thème de l’enfermement. Pas sans lien avec le temps du Carême…



Qu’est-ce que le monde libre et le monde de la prison ? Peut-on vivre enchaîné sous la bannière de la liberté ? Peut-on vivre libre en prison ? Ce sont les questions que propose d’aborder Jean-Luc Jeener à travers le cycle « Des prisons et des hommes », présenté au Théâtre du Nord-Ouest. Soit trente-six pièces très différentes qui s’invitent surtout derrière les barreaux invisibles de nos prisons intérieures, sans vraiment aller voir ce qui se passe dans la tête et le corps d’un détenu, ni oser franchir la frontière de la réalité carcérale, la plus indicible qui soit, avec l’expérience de la misère.

De Parloir (une pièce sur les non-dits familiaux) à Huis-clos (le chef-d’œuvre de Jean-Paul Sartre), en passant par Le Silence de la mer (l’histoire d’un amour impossible sous l’Occupation), on en voit de toutes les obscurités : violences, avilissements, guerres, haines, mais aussi folie, injustice ou incommunicabilité.


L’enfermement est aussi spirituel


L’oppression peut revêtir de multiples formes. L’enfermement n’est pas seulement physique mais aussi mental ou spirituel. La vie n’étant finalement qu’une éternelle recherche de la liberté, l’enjeu dramatique ultime se situant bien à ce niveau. En inversant la perspective, nous voici donc à remonter les marches descendues : comment sortir de nos esclavages et de nos mensonges, de nos chimères et de nos mauvais désirs ? Comment enfin, se dégager de la peur ? Où trouver force, confiance, fidélité et amour qui rendent libres ?

Tout un projet. Ou un chemin. Voilà donc l’intérêt de ce cycle théâtral, auquel on ne manquera pas de trouver un lien avec la période du Carême, période où le chrétien, marqué du signe de la cendre, est appelé à quitter la prison du péché pour renaître de l’eau du baptême. Le Christ ne démarre-t-il pas sa prédication par ces mots : « L’Esprit du Seigneur m’a envoyé […] annoncer aux prisonniers qu’ils sont libres, […] apporter aux opprimés la libération » ? « Lorsqu’on va tout au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore », reprenait en écho l’écrivain Georges Bernanos.

Parmi un programme très dense, signalons les quatre jours spéciaux consacrés aux poètes prisonniers (Charles d’Orléans, François Villon, Oscar Wilde, Robert Brasillach…) au début du Printemps des poètes, qui se déroule dans toute la France, du 8 au 21 mars.

Ce sont encore des textes littéraires et des films d’archives qui éclairent les trois cent quarante photographies de prisons parisiennes exposées au musée Carnavalet. Comme si parole et prison étaient l’une à l’autre enchaînées (l’insurrection des mots pouvant mener à la prison, et la prison conduire à un redéploiement de la parole).

Cette sélection est l’aboutissement d’un inventaire général de trois mille huit cents images, réalisées de 1851 à nos jours, auprès d’institutions (musées, bibliothèques, archives, agences de presse…) et de collectionneurs privés. Trois photographes (Jacqueline Salmon, Michel Séméniako et Mathieu Pernot) ont pu pénétrer librement dans les locaux de la Santé, à condition de ne pas prendre de clichés des visages.

Si la prison de la Santé demeure l’unique lieu carcéral de la capitale, on dénombrait à la fin du XIXe siècle pas moins de vingt lieux d’enfermement dans Paris, que ce beau musée abritant la mémoire de la ville nous restitue le temps d’une exposition. Des lieux de rétention et des prisons aux noms oubliés ou méconnus : La Force, la Grande et Petite Roquette, Saint-Lazare, Sainte-Pélagie, Mazas, l’Abbaye, le Cherche-Midi, L’Hôtel des haricots, etc. Des images chocs qui ne laissent pas d’impressionner. Le visiteur pourra lui-même mesurer l’écart entre ce qu’il imaginait et ce que nous dit la photographie de ces lieux glacials pourtant révélateurs d’humanité.

Diane Gautret


Cycle « Des prisons et des hommes », jusqu’au 20 juin, au Théâtre du Nord-Ouest, 13,  rue du Faubourg-Montmartre, Paris IXe (tél. : 01 47 70 32 75 ; www.theatredunordouest.com ; www.printempsdespoetes.com)

« L'impossible photographie – Prisons parisiennes (1851-2010) », jusqu’au 4 juillet, musée Carnavalet, 23,  rue de Sévigné, Paris IIIe (tél. : 01 44 59 58 10 ; www.carnavalet.paris.fr).

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