"Twilight" ou la saga du désir interdit

Publié le par CCIT

 
L’histoire d’amour entre une adolescente et un jeune vampire est devenue un phénomène éditorial mondial auprès des jeunes lectrices avant d’être un succès au cinéma.

 

La saga fantastique écrite par une jeune mère de famille mormone, Stephenie Meyer, a fait son apparition en 2005. Elle a pris en quelque sorte la suite d’Harry Potter et elle est devenue, elle aussi en un rien de temps, un véritable phénomène éditorial, une sorte de raz-de-marée, caracolant en tête des meilleures ventes aux Etats-Unis et dans le monde, notamment en France.

Le succès pharamineux de ce roman et le fait que l’auteur était totalement inconnue avant la parution de sa saga font que l’on compare souvent J.K. Rowling et Stephenie Meyer. Mais leur ressemblance s’arrête là. Car leurs univers fantastiques et leurs styles sont bien différents: à l’une, le monde de la magie et le style d’un véritable écrivain ; à l’autre, le monde des vampires et un style incertain et plutôt lourd.

Mais le succès de Twilight est ailleurs. Dans le monde des vampires ? On voit d’ici les parents s’inquiéter du contenu, surtout s’ils ont vu leurs adolescentes plongées pendant des jours dans les quatre volumes.


De quoi s’agit-il donc ? Si on attend une histoire sanguinolente à la Bram Stoker dans Dracula, ce n’est pas vraiment cela : pas de blêmes et sombres créatures démoniaques vivant la nuit dans des châteaux d’Europe centrale enfouis sous la neige ; pas d’érotisme appuyé ni d’horreur ; pas d’ail, de pieu ou de balle en argent…

Il y a longtemps que les codes de la littérature vampirique ont été humanisés, transposés, modernisés, adaptés à l’air du temps aussi, de la parodie (au cinéma, le Bal des vampires, de Polanski) au vampire antihéros aux supers pouvoirs en passant par le vampire gay…

 

L’américanisation des codes de la littérature vampirique

 

Stephenie Meyer a, elle aussi, bouleversé les codes de cette littérature, en les américanisant totalement. Et en écrivant une sorte de Roméo et Juliette chez les vampires, ou plutôt un roman à l’eau de rose contant l’amour romantique impossible entre des êtres radicalement différents (le prince charmant et la bergère), voire incompatibles (une humaine et un vampire), tous deux très jeunes. Une saga qu’on a appelée « la saga du désir interdit ».

 

Des sentiments intenses et contradictoires finement décrits

 

Nous sommes en pleine saga fantastique. Sulfureuse en raison du thème ? Pas vraiment, car éléments positifs et négatifs sont souvent étroitement liés. Tout d’abord, Stephenie Meyer, tout en s’inspirant de l’imagerie classique, s’est créée un univers vampirique propre. Ses vampires sont de deux sortes : ceux qui s’abreuvent du sang humain, et ceux qui, ayant développé une conscience morale, sont devenus « végétariens », s’abreuvant uniquement de sang animal, comme la famille du Dr Carlisle Cullen. En outre, ils ont d’étonnantes caractéristiques surhumaines qui gomment, en partie, le côté « horreur » du vampire : ensorcelante beauté, teint de porcelaine, surdéveloppement des cinq sens.


Le scénario fonctionne plutôt bien. Stephenie Meyer réussit rapidement à installer son univers fantastique dans un environnement d’une rare banalité. Et parvient à le rendre vraisemblable en raison du caractère très humain de ses vampires « végétariens », du tempérament de ses deux héros et de la fine description qu’elle fait des sentiments très intenses et contradictoires qui les agitent.

D’une part, Bella qui se juge très banale et insignifiante mais, en réalité, qui sort de l’ordinaire. C’est ainsi qu’elle attirera Edward pour qui tous les humains sont prévisibles, sauf la « petite nouvelle » qui ne pense jamais comme on s’y attend. Elle a du mal à s’entendre avec les jeunes de son âge et n’a jamais eu de petit ami.

D’autre part, Edward, qui est la séduction même, est le parfait gentleman avec des manières parfois un peu désuètes…car bien que figé dans ses 17 ans triomphants, il a en réalité plus de cent ans ! Il est assez colérique et avant de tourner à l’amour fou, sa relation avec Bella va être chaotique tant il craint de ne pouvoir se maîtriser, car l’odeur du sang de sa belle est, pour lui, particulièrement délicieuse. Il a beau être « végétarien », il lui a fallu des années pour parvenir à se retenir. C’est un premier aspect ambigu de la saga : Edward est d’abord attiré par le sang de Bella, avant de l’être par sa personne.

Avec elle, au début, il est souvent très tendu, se tient à distance et disparaîtra même un temps, car il pense être pour elle une menace absolue. Le sacrifice pour le bien de celle qu’il aime est, en revanche, un aspect positif.

 

Des amours chastes qui n’excluent pas tout érotisme

 

Ils sont tous deux amoureux, de ce genre d’amour fou qui semble tout de suite le bon, le seul, le vrai. Mais c’est un amour fusionnel –surtout du côté de Bella- qui balaie un peu famille et amis et enferme les amoureux dans une bulle passionnée. Un amour qui tourne chez elle à l’obsession et à l’ "adoration".

Cependant, et c’est l’aspect le plus positif de la saga, il y a un côté « chaste », « pas avant mariage », qui a fait ricaner certains journalistes, lesquels ont crié aux « valeurs conservatrices et ringardes ». Cet aspect des passions sublimées, sans doute l’auteur le tient-elle de sa foi religieuse. Car chez les mormons, le mariage est sacré, voire éternel, comme le pouvoir de donner la vie, ce qui implique maîtrise de soi et fidélité. Même si ce n’est pas du tout explicite dans la saga, Edward s’efforce de dominer son désir pour Bella, d’abord parce qu’une telle relation est sans doute impossible avec une humaine, qu’il refuse de la « transformer », et de la priver ainsi de son humanité ; ensuite parce qu’il est assez « vieux jeu » pour n’envisager les relations sexuelles qu’après le mariage.

Cet aspect « désir interdit » a aussi son revers. Car entre eux, ce sont sans cesse contacts légers, frôlements, caresses aériennes, baisers effleurés, pour ne pas enflammer l’autre, qui, à la longue dégagent un certain érotisme. De plus, Edward finit par passer, à l’insu du père de Bella, toutes ses nuits dans la chambre de sa belle, à la regarder dormir.

 

Un vampire qui croit en Dieu, mais pas en sa miséricorde

 

Autre aspect, étonnant pour un vampire, Edward comme Carlisle son « père », a des préoccupations métaphysiques. Car les vampires sont censés ne pas avoir d’âme. Contrairement à Carlisle, qui déborde de compassion envers ses malades et qui espère, en sauvant des vies, obtenir la miséricorde de Dieu, Edward croit en Dieu, mais pas en sa miséricorde. Il se voit comme un prédateur, un monstre, un démon, déjà damné. Et s’il s’est astreint à ce régime végétarien, si dur soit-il, c’est pour « essayer de retenir un maximum de son humanité perdue ».

 

Au final,  on comprend pourquoi cette saga attire comme un aimant les adolescentes : elle est fantastique, ancrée dans le monde d’aujourd’hui,  très romantique, avec le petit côté « transgression » du vampire. Bella est peu ordinaire et Edward, beau à « damner un saint ». Mais cela donne-t-il une image de l’amour suffisamment réelle et équilibrée ? Si Edward tend à redevenir de plus en plus humain au contact de Bella, cette dernière semble, elle, se laisser avec plaisir quelque peu vampiriser par Edward.

Publié dans Culture & loisirs

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